Dérivations

Pour le débat urbain

Les vies de la passerelle

La passerelle Saucy, témoin des mutations urbanistiques de la ville ?

« La passerelle est un peu la chose des habitants d’Outremeuse, le pont qu’on franchit sans chapeau, pour une course de quelques instants. »
Georges Simenon, Je me souviens

La passerelle de la Régence que l’on appelle aussi passerelle Saucy ou, en réalité, comme Simenon, couramment et simplement « la Passerelle », constitue un lien essentiel, presqu’ombilical entre Outremeuse et l’hyper-centre. Elle représente pour les habitants de l’île, la trajectoire naturelle pour se rendre « en ville » et pour les habitants du centre ou les visiteurs de la ville, le chemin d’accès privilégié pour accéder au quartier d’Outremeuse. Ce pont, réservé aux piétons et aux cyclistes, qui est né à la fin du XIXe siècle et a connu bien des vicissitudes, voit son avenir à nouveau menacé par le projet d’aménagement de la place Cockerill présenté en mai 2015. Cette actualité nous incite à nous tourner vers le passé et à explorer, à travers l’histoire récente, les vies de la Passerelle…

Née des bouleversements urbanistiques du XIXe siècle

Au long du XIXe siècle, les politiques d’inspiration hausmanienne et le comblement des cours d’eau et des biefs pour des raisons d’hygiène induisent de profonds bouleversements urbanistiques qui transforment la ville sur tout son territoire. C’est également le cas dans le quartier d’Outremeuse où la Bêche (l’actuel Quai van Beneden), le bief Saucy (l’actuel Boulevard Saucy), la Rivelette (de l’Institut van Beneden à la place Delcour, la rue de Berghe et la rue Saint-Julien où elle se jetait dans le Barbou), la Gravioûle (devant la caserne des écoliers), les biefs des Grandes Oies et des Petites Oies (disparus sous le quartier autour de la place du Congrès) |1|, sont comblés et transformés en égouts.

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Photographie : Marino Carnevale. Tous droits réservés.

Dès 1874, est émise l’idée d’un pont supplémentaire reliant le nouveau boulevard Saucy à la rue de la Régence, qui avait été créée en 1825 après le comblement d’un bras de la Meuse (le bief Saint-Denis). La décision de construire ce pont est prise par les autorités communales en 1877. Néanmoins, des raisons techniques rendant ce projet impossible |2|, on décide de construire une passerelle piétonne métallique.

Cette première passerelle est inaugurée en 1880 après bien des difficultés techniques : crues à répétition, déformation des longerons, consolidation, remplacement du garde-corps par un plus léger. C’est un ouvrage à la structure en treillis composé de deux travées d’une longueur de 52 m chacune et de 5,80 m de large et dont le tablier est protégé par des garde-corps métalliques. On y accède de chaque côté de la Meuse par deux escaliers de pierre parallèles au cours du fleuve.

Cette passerelle a été détruite le 11 mai 1940 par l’armée belge en même temps que les autres ponts de Liège.

Des escaliers et des rampes

La Passerelle est reconstruite en 1949, composée cette fois de trois arches métalliques. Les accès sont doubles sur chaque rive, en amont, une volée d’escalier à la balustrade métallique et, en aval, une rampe en aller-retour équipée d’un garde-corps en béton afin de permettre l’accès « aux invalides, voitures d’enfants et aux charrettes à bras ».

À la fin des années ’60 et au début des années ’70, alors que la voiture est reine, les quais de Meuse sont transformés en voies rapides. En 1970, les accès qui étaient situés directement sur les quais sont remplacés par des rampes évitant aux piétons la traversée des quais ainsi transformés |3|. Ce bénéfice collatéral imprévu de la politique du tout à la voiture procura une traversée agréable à de nombreux usagers durant plusieurs décennies. Sur la rive gauche, la rampe de 1970 est toujours en place à ce jour.

Utopie ou dystopie ?

Dans le courant des années ’80, un projet étonnant semble susciter l’enthousiasme. Il repose sur l’idée que la Passerelle rongée par la rouille doit être remplacée rapidement et sur le souhait d’assurer la mise au gabarit de 9 000 tonnes de la Meuse à Liège. En effet, la courbure du fleuve entre le quai de Maastricht et le quai sur Meuse, combinée à la présence rapprochée des piles du pont des Arches et des piles de la passerelle, rend le croisement de deux gros bateaux impossible. Un accident a d’ailleurs lieu en 1989 quand l’Union Titan, un côtier de 3 000 tonnes, heurte une pile du Pont des Arches.

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Photographie : Marino Carnevale. Tous droits réservés.

Un projet de partenariat public-privé porté par la société Igiem propose de remplacer la Passerelle par un ouvrage de 160 m de long sans pile afin de faciliter la circulation des bateaux. Cette nouvelle passerelle serait beaucoup plus large (15 m) afin d’accueillir un centre commercial couvert de plus de 2 000 m2, l’allée centrale étant bordée de boutiques (5 m de chaque côté). Selon ses concepteurs, ce « Rialto » ou « Ponte Vecchio » à la liégeoise aurait immanquablement entraîné la Batte vers le boulevard Saucy dynamisant ainsi le commerce du quartier d’Outremeuse.

Le projet n’a pas abouti. Heureusement ? Si le volet technique de mise au gabarit de la Meuse peut présenter de l’intérêt, ce projet dans son volet commercial, inscrit sans doute dans le mouvement de développement des centres commerciaux des années ’80, se serait en réalité traduit par la privatisation d’un espace public de lien essentiel aux Liégeois.

Liège retrouve son fleuve ?

« Ces actions ont pour objet de revitaliser l’image générale de la ville tout en développant la cohésion socio-économique par la mise en valeur du rôle de la Meuse, symbole de la ville de Liège. » |4|

Au début des années ’90, à travers l’Europe et ailleurs, à Paris, Lyon mais aussi Londres et Philadelphie, se déploie un mouvement de reconquête des fleuves et de leurs berges par les villes riveraines. On pourrait ainsi citer des dizaines de Plans bleus, Livres blancs pour l’aménagement des berges, Opérations plage, restaurations des quais,… Les objectifs poursuivis par toutes ces villes sont variés, mais relativement convergents : transformer les berges en espace public convivial ou touristique, élaborer une trame verte, valoriser l’image de la ville, mais aussi remplacer des zones de parking ou de circulation automobile par des aménagements consacrés aux piétons et aux cyclistes |5|.

Liège s’inscrit dans cet élan avec le programme de reconquête des berges de la Meuse intitulé « Liège retrouve son fleuve » |6| pour lequel la Ville reçoit le soutien du FEDER. Ce programme a donné lieu à de nombreux aménagements ayant pour objectif de contribuer à rendre aux habitants l’accès au fleuve que les années ’60 avaient confisqué en transformant les quais en véritables autoroutes urbaines. Parmi ces aménagements, on peut noter l’intégration du site au réseau wallon RAVeL (réseau autonome des voies lentes) avec l’aménagement systématique de passages réservés au droit des ponts, l’aménagement de fontaines et de plantations au niveau du quai des Tanneurs. La reconstruction du débouché de la Passerelle piétonne vers Outremeuse a aussi pour objectifs de renforcer le lien entre le centre-ville et Outremeuse et de rendre à la Passerelle son allure d’origine ; elle permettra en plus de libérer le boulevard Saucy pour l’aménager et y rendre possible la tenue d’activités temporaires (brocante, marchés,…) |7|.

Après le concours international d’idées « Comment réaménager au mieux l’accès en rive droite de la Meuse au pied de la Passerelle ? », la Ville sélectionne le projet porté par les architectes liégeois Etienne Maudoux et Etienne Wathieu, et de l’ingénieur Yves Weinand. Ceux-ci ont imaginé une structure métallique en deux parties : « une promenade suspendue en porte-à-faux » |8| constituée d’une rampe en bois africain au garde-corps de treillis en acier inoxydable qui dessine un large zigzag et atterrit doucement sur le quai Van Beneden et, parallèle à la Meuse, une volée de marches en pierre de taille, qui aboutit sur le quai de Gaulle. Le projet est complété d’un mât de 20 m de haut, éclairé en soirée d’un faisceau lumineux, agrémenté de supports figurant les haubans d’un bateau à voile |9|, qui lui donnent des allures de voilier. Cet aménagement assez réussi, pratique pour tous les modes de déplacement cyclopédestres, est depuis longtemps intégré au paysage urbain liégeois.

Un accident pour une rénovation

Nouvelle mésaventure, en 2008, la Passerelle est percutée par un bateau-citerne de 2 500 tonnes, le Poséidon, qui suite à une panne de moteur, a dérivé et s’est trouvé incapable de négocier la courbe du fleuve. Le choc ayant provoqué un problème de stabilité, les autorités prennent la décision d’interdire la traversée piétonne et cycliste, mais aussi le passage sur le RAVeL sous la passerelle. Pendant cette période, combien d’entre nous n’ont pas vu leur pas les mener machinalement au pied de la passerelle et, déconfits, été contraints de faire un détour pour reprendre le pont des Arches ou le pont Kennedy.

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Photographie : Marino Carnevale. Tous droits réservés.

Cet accident incite la Ville à lancer une rénovation à l’identique complète afin de rétablir l’ouvrage dans son état et son aspect d’époque ; ces importants travaux qui durent plus de trois ans sont terminés en 2012 |10|.

Un péril anachronique

« Mais les ponts après tout sont faits pour que l’on passe dessus »
Pierre Gilman

En mai 2015, la Ville de Liège présente un projet d’aménagement de la place Cockerill : ce projet, centré autour de la création d’un parking souterrain, prévoit la suppression de la rampe d’accès à la passerelle sur la rive gauche pour permettre l’aménagement des voiries. Il est prévu de remplacer cet accès par une triple volée d’escaliers et par une nouvelle rampe. Malheureusement, celle-ci se situera le long de la Meuse et son accès nécessitera un détour important ainsi que la traversée de la large voirie régionale. De plus, sa largeur réduite (deux mètres seulement), ses lacets étroits et sa pente trop raide (près de 8 %) rendront la cohabitation des usagers difficile et probablement conflictuelle |11|.

Cet aménagement, au cœur duquel se trouve une nouvelle fois la voiture, se traduira, s’il est réalisé, par une régression flagrante de la mobilité douce de la connexion entre Outremeuse et l’hyper-centre et ce, en contradiction avec l’évolution des modes de déplacement et la place croissante occupée par les cyclistes à Liège, malgré le manque d’infrastructure adéquate.

Un avenir à conquérir

En août 2015, une nouvelle passerelle est installée qui enjambe la Meuse du quai de Rome à hauteur de la rue Paradis au parc de la Boverie. Accessible au public dès le mois d’octobre, elle disposera de chaque côté de deux accès : piétons et PMR/cyclistes |12|, elle sera parfaitement intégrée aux flux de circulation en modes doux puisqu’elle sera connectée au RAVeL.

Depuis 1880, la passerelle de la Régence, Saucy, « la Passerelle » est un chaînon essentiel aux déplacements piétons et cyclistes entre Outremeuse et l’hypercentre et, même si on ne parle plus des charrettes à bras, elle doit rester accessible à tous les modes doux. À l’heure où la nouvelle passerelle de la Boverie est installée avec pour argument communicationnel de la part de la Ville de Liège, l’amélioration de la mobilité douce, quel avenir est réservé à sa sœur aînée ?

Cette passerelle née des aménagements dus aux préoccupations hygiénistes du XIXe siècle, témoin des mutations urbanistiques du XXe siècle, sera-t-elle victime d’un projet dont la conception est anachronique ? Ou souhaitons-nous qu’elle continue de témoigner des évolutions de l’urbanisme en ce début de XXIe siècle ? Si c’est cette option que nous choisissons, deux éléments devront être pris en compte. Tout d’abord, concrètement, dans le contexte de la montée des préoccupations environnementales, la solution choisie devra répondre de manière adéquate à l’intérêt croissant de la population pour la mobilité douce et, en particulier, à l’augmentation du nombre de cyclistes. Ensuite, sur un plan méthodologique et démocratique, cette solution devra répondre à l’émergence d’une volonté participative des citoyens/habitants/résidents. À la différence des mouvements des années ’90 où les autorités régionales et locales portaient seules les projets de reconquête des fleuves, la participation des usagers aux décisions de la politique d’urbanisme devra permettre la mise en place et la (ré)appropriation d’aménagements répondant à leurs besoins et aspirations.

|1| Wikipedia.

|2| Gobert Th., Liège à travers les âges, les rues de Liège, Tome X, Ed. Cultures et civilisation, 1977, pp. 74-75.

|3| Liège au fil…des ponts, 1ère partie : de constructions en reconstructions, Ministère wallon de l’équipement et des transports, Direction générale des voies hydrauliques, août 1994.

|4| Monsieur Bruce Millan, membre chargé des politiques régionales : http://europa.eu/rapid/press-release_IP-93-981_fr.htm.

|5| Les éléments cités dans ce paragraphe sont tirés de l’article de Sophie Bonin, « Fleuves en ville : enjeux écologiques et projets urbains », Strates [en ligne], 13/2007, mis en ligne le 22 octobre 2008, consulté le 21 juin 2015. URL : http://strates.revues.org/5963. Cet article propose une réflexion sur l’existence d’un enjeu paysager dans les projets urbains de reconquête des cours d’eau.

|6| Site web de la Ville de Liège, consulté le 21 juillet 2015.

|7| « La Passerelle en double accès rive droite : le projet lauréat retenu par le jury », La Wallonie, 2/6/95.

|9| http://www.proxiliege.net / « La passerelle Saucy… »

|10| « Liège : les travaux de réfection de la Passerelle Saucy sont finis », RTBF, mardi 14 août 2012.

|11| Site de la Plate-forme Cockerill placecockerill.be.

|12| Sabine Lourtie, « Les Ateliers Poncin (Ocquier) ont conçu la passerelle de Liège », L’Avenir, samedi 25 juillet 2015.

Pour citer cet article

Schippers M., « Les vies de la passerelle », in Dérivations, numéro 1, septembre 2015, pp. 50-53. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-1/vies_de_la_passerelle_saucy.html

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