Dérivations

Pour le débat urbain

Poste restante

La réhabilitation de l’ancienne Grand Poste de Liège se fait attendre depuis… neuf ans déjà. Au point de faire penser à certains qu’elle est devenue chimérique. Après une longue apathie, le dossier se remet pourtant à frémir, notamment grâce à l’émergence d’un projet concret de parking sous la place Cockerill. Mais du frémissement à l’inauguration, le chemin est sans doute encore très long. Et parsemé d’embûches.

On allait voir ce qu’on allait voir. En 2006, après une longue négociation avec la Régie des Bâtiments, le Liégeois Pierre Berryer, « développeur immobilier » — c’est ainsi qu’il souhaite être présenté — encore tout auréolé du lancement du projet d’hôtel cinq étoiles dans les anciens hôtels particuliers de Selys-Longchamps et des Comtes de Méan, devenu plus tard « Crowne Plaza », rachète l’ancienne Grand-Poste de Liège.

Ce bâtiment remarquable, stratégiquement situé au bout de la rue de la Régence et au pied de la Passerelle, le nez sur la Meuse, a été abandonné par La Poste, pas encore devenue B-Post, mais déjà soigneusement adepte d’une notion minimaliste du service public : trop grand, trop lourd à entretenir, le bureau de poste n’a plus sa place dans la politique maison. On vend.

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Photographie : Marino Carnevale. Tous droits réservés.

On aime ou pas le style néogothique et l’imagerie religieuse appuyée de l’édifice : tour octogonale surmontée d’une longue flèche, façade décorée de blasons et statues d’anciens bourgmestres et de corps de métiers dans des alcôves. Mais le bâtiment conçu par l’architecte Edmond Jamar et inauguré en 1905 est un emblème à Liège et il est à la fois bien connu et très apprécié des Liégeois, même s’ils commencent à ne plus être très nombreux à avoir acheté un timbre dans sa magnifique salle des guichets, avec sa belle structure en métal issu de hauts-fourneaux liégeois qui tournaient à plein régime lors de sa construction.

Alors quand, en 2006, le golden-boy Berryer et son frère Jean-Louis, via la « Grand-poste SA » créée pour l’occasion, rêvent tout haut d’un casino, d’un restaurant classieux, de boutiques de luxe, il y en a beaucoup dont les yeux brillent. Notamment chez les édiles communaux. Mais au fil des années, alors que le promoteur hollandais Piet Rasenberg a rejoint les frères, le casino est devenu supermarché bio — en attirant, pour la première fois en Europe, le géant américain du secteur « Whole Food » —, puis hôtel de 129 chambres, puis centre commercial, avec « Appart-hôtel » cette fois, puis centre de congrès, puis… on ne sait plus. En neuf ans, le projet n’a jamais réussi à sortir de terre et, aujourd’hui, tout le monde semble perdu. « On n’a plus de nouvelles, plus guère de contacts, ça semble au point mort », confie-t-on dans un échevinat liégeois.

« Fort de mon expertise pour un projet similaire au Royal Selys, qu’il a tout de même fallu près de six ans pour monter, j’étais persuadé que j’y arriverais avec la Grand Poste », explique Pierre Berryer. « Mais je me suis trompé ».

Pourquoi ? Comment ? Les raisons sont multiples.

Il y a, d’abord, la question du parking. Il faut reconnaître à Pierre Berryer qu’il n’en a jamais démordu : pour mener un projet viable de réhabilitation de la Grand Poste, il était impératif de disposer de places de parking en grand nombre, idéalement sous la place Cockerill et le Quai-sur-Meuse. Et ce fameux parking, l’autorité communale a toujours dit qu’elle en faisait son affaire. Mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle s’est hâtée lentement. Le projet récemment présenté par le consortium « GaliLiège », qui regroupe les associés Galère SA, Alfa Park SA et Park Alizée SA, — 400 places de parking sous la place Cockerill concédées au privé en échange des aménagements en surface — est déjà la troisième tentative de création de ce fameux parking. Et la voilure a été considérablement réduite par rapport aux projets initiaux — on parlait encore de 700 places en 2009.

Pierre Berryer est clairement aigri à ce sujet : « On m’avait promis, quand j’ai racheté le bâtiment, que je pourrais racheter 1.000 places de parking à construire sous la place. J’ai eu la naïveté de le croire ». Dans les échevinats liégeois concernés, aujourd’hui, on souligne à bon droit que « on ne construit pas le parking de la place Cockerill pour Monsieur Berryer : c’est un parking géré par le privé mais il est public ». Mais comme le signale un observateur averti du dossier : « Certains élus ont laissé croire à Pierre Berryer que le parking serait pour lui tout seul. Mais c’est évidemment impossible dans le cadre d’une procédure de marché public. » Quoi qu’il en soit, le projet très concrètement mis aujourd’hui sur la table par GaliLiège, même s’il ne fait pas, loin s’en faut, l’unanimité, est susceptible de favoriser un sursaut du dossier « Grand Poste ». Même si, contrairement aux souhaits de Pierre Berryer, il n’est actuellement pas prévu de liaison directe entre le parking à construire et la Grand Poste — tout juste cette liaison est-elle signalée de façon optionnelle sur les plans. Et même si Pierre Berryer avait lui-même répondu, sans succès, à l’appel d’offres pour la construction de ce futur parking !

Autre élément d’explication : le prix d’achat. Selon le chiffre le plus communément cité – mais sans confirmation de l’intéressé – Pierre Berryer aurait racheté la Grand Poste pour 3,7 millions d’euros en 2006. Lui-même affirme qu’en tout il a déjà investi « 6 millions d’euros » dans le projet. « On a cru qu’il était fou, sourit un connaisseur du marché immobilier liégeois. Avec un prix d’achat aussi élevé, vous devez mettre sur pied un programme immobilier très ambitieux pour rentabiliser l’investissement. Vous vous mettez en fait vous-même tout de suite en difficultés ! » D’où les grandes ambitions initiales : casino, supermarché bio « américain ». D’où, aussi, l’insistance du développeur à installer dans le bâtiment de l’activité commerciale, soit le programme immobilier le plus rentable. Une insistance qui, on le verra, s’est parfois heurtée à la résistance de l’autorité communale.

Difficile par ailleurs de ne pas évoquer la crise qui a secoué le marché immobilier dès 2007 et qui a évidemment largement compliqué la tâche de Pierre Berryer dans sa recherche d’investisseurs. « Dès 2007, j’avais un accord avec l’Américain Whole Food pour développer sa première implantation en Europe, explique-t-il. Mais ils ont pris la crise en pleine tronche et ils ont dû reculer. Ça a été la même chose avec un grand groupe hôtelier avec qui j’avais un préaccord puis avec un gestionnaire pour l’appart-hôtel. Ce gens avaient signé des baux, mais ont dû reculer à cause de la crise. Vous devez vous rendre compte que, depuis 2007, les opérateurs disparaissent les uns après les autres ! »

Quand on lui pose la question, Pierre Berryer évoque d’abord une autre raison pour expliquer la paralysie de son projet : les lourdeurs administratives. « Dans le cas d’un bâtiment classé comme la Grand Poste, vous avez affaire à huit niveaux de pouvoir administratifs, avec chacun son mot à dire : l’échevin, son administration, le fonctionnaire délégué, l’administration wallonne, le Patrimoine, le ministre… Ça rend les choses fameusement compliquées, hein ! »

On n’en disconviendra pas, mais l’argument peut étonner dans le cas d’un homme qui, dans un portrait tiré de lui par La Libre Belgique (le 4 juin 2010), déclarait : « J’adore faire revivre de vieux bâtiments, les faire renaître en les réaffectant, mettre en valeur le patrimoine wallon. »

Quoi qu’il en soit, ce ne sont pas — ou plus — ces difficultés administratives qui plombent le dossier puisque du point de vue strictement administratif, Pierre Berryer dispose de tous les outils nécessaires. Il (c’est-à-dire la Grand Poste SA) a reçu début 2014 un « certificat de patrimoine », passage obligé pour obtenir un permis d’urbanisme pour un bâtiment classé. Via ce certificat, les services du Patrimoine ont marqué leur accord sur toutes les options de rénovation des parties classées. En l’occurrence, il s’agit des façades et des toitures. L’intérieur du bâtiment, lui, n’est pas classé. Fort de ce certificat de patrimoine, le développeur a obtenu ensuite (le 25 avril 2014) un permis d’urbanisme. Celui-ci prévoit la restauration de la Grand-Poste et sa réhabilitation en espace commercial et centre de congrès. Un restaurant est également prévu, sur la toiture plate du bâtiment, côté Meuse. Le permis autorise par ailleurs l’érection d’un nouveau bâtiment, à l’arrière de l’ancien, sur la parcelle « Florimont ». Celui-ci doit abriter aussi sur un niveau une fonction commerciale et, sur cinq niveaux, un « Appart’Hôtel » de 130 chambres. La demande de permis initiale portait aussi sur la création d’un lien entre cet ensemble immobilier et le parking à construire sous la place Cockerill. Mais cela a été refusé par le fonctionnaire délégué : impossible de valider une liaison vers un parking… inexistant ! Le permis d’urbanisme — et le certificat de patrimoine avec lui — est valable deux ans, avec prorogation possible d’un an.

Enfin, l’indispensable permis socio-économique a également été obtenu (en mai 2014) pour l’installation d’un centre commercial, au rez-de-chaussée et au -1 des deux bâtiments, sur près de 5 000 m2. Mais ce permis socio-économique est très pointilleux et sérieusement conditionné par le collège communal : le permis fixe précisément la surface attendue des diverses fonctions commerciales (habillement, loisirs, équipement de la maison, etc.). « Le collège communal ne souhaite plus voir apparaître à Liège une énième galerie commerciale qui ne ferait que déplacer des commerces existants », souligne-t-on à la Ville. « Le permis a donc été sérieusement conditionné afin d’assurer une certaine diversité de l’offre ».

Bref : d’un point de vue administratif, les travaux peuvent commencer demain. Mais cela ne sera pas le cas. « Hors de question de tomber dans le syndrome des Guillemins, où tant de commerces sont morts pendant les travaux de la gare, tonne Pierre Berryer. Je ne vais pas lancer mon projet et l’inaugurer devant une place en chantier et sans places de parking ! Le jour où on commence les travaux du parking, par contre, on pourra lancer le projet. »

L’argument a du poids. On doute que les choses soient si simples, cependant. Pierre Berryer est un développeur de projets immobiliers, pas un exploitant de centres commerciaux ou d’hôtels. Et, comme il le signalait lui-même plus haut, ses partenaires potentiels se sont défilés les uns après les autres.

Mais l’homme a de la ressource et, tout récemment, un nouvel acteur s’est invité dans le dossier : le groupe immobilier Eckelmans, déjà créateur du complexe de kots pour étudiants de « Meuse Campus » dans l’ancienne résidence André Dumont, s’intéresse au projet. Il pourrait développer un nouvel ensemble de kots pour étudiants à la place du projet d’« Appart-Hôtel » de la Grand Poste. Un intérêt qui a fait dire à droite et à gauche que Pierre Berryer était en train de revendre son projet. Mais on n’en est pas encore là. Pour le moment, Eckelmans a simplement introduit auprès des services de la Ville une demande d’avis préalable. En gros, on sonde la Ville avant de se lancer dans l’aventure. Il n’est pas impossible, par exemple, qu’il faille introduire une nouvelle demande de permis si le projet d’hôtel est fondamentalement dénaturé. Quoi qu’il en soit, cette marque d’intérêt rend Pierre Berryer optimiste. « C’est par l’arrière, par Florimont, qu’on va relancer le projet. »

Tout le monde, ceci dit, ne partage pas cet enthousiasme et il y a à Liège des chats échaudés qui craignent l’eau froide. « Ce ne serait pas le premier bien qui moisirait dans le portefeuille de Pierre Berryer, soupire-t-on chez un élu. Mais bon, on ne peut pas obliger qui que ce soit à monter des projets. Et, par ailleurs, le bâtiment est en assez bon état. Il n’y a pas réellement d’urgence. »

D’autres craignent aussi que, au contraire, une affectation en kots du bâtiment « moderne » ne nuise au développement des activités dans le bâtiment « ancien », vu l’absence de rapport entre les fonctions. Mais ces considérations finissent par énerver Pierre Berryer : « Moi, je tente de trouver des solutions. Et les pouvoirs publics sont au balcon. Pourquoi ne pas envoyer les Chiroux dans la Grand-Poste, plutôt qu’à Bavière, hein ? » Ou, d’ailleurs, la bibliothèque centrale de l’Université de Liège, comme proposé par certains ? « Il n’y a jamais eu de projet public là-bas, répond-on prudemment à la Ville. Parce que c’est trop cher. Le bâtiment coûte cher, la rénovation coûtera cher. C’est un privé qui l’a racheté, on doit faire avec. »

Une réhabilitation intelligente et pertinente de ce bâtiment emblématique serait pourtant utile dans le cadre d’une plus large rénovation de tout le quartier Cathédrale-Nord, où la Ville de Liège avance à petits pas mais résolument. « On travaille surtout sur le logement, via des opérations ciblées comme en Souverain-Pont, souligne le cabinet de l’échevine du Logement Maggy Yerna. On rachète des logements en mauvais état, on rénove et on remet en location. Mais on fait cela en fonction des opportunités et des moyens relativement limités de la Ville. » Certains estiment que cette politique a pour effet (volontaire) de chasser de ce quartier très central une population plutôt bigarrée, de « gentryfier » le quartier, de nettoyer un coin jugé mal famé. Et que les promoteurs privés sont à l’affût. Chez l’échevine Yerna, on réfute : « On tente d’améliorer le bâti et de faire tâche d’huile. En quoi ce serait de mauvaise politique ? »

Quoi qu’il en soit, d’autres projets sont dans les cartons dans ce quartier : Meusinvest a racheté l’hôtel Baar-Lecharlier (le « Fiacre »), place Saint-Etienne, pour y implanter un « hub créatif », on va rénover le traversant rue De Gueldre-rue Cathédrale et un appel à intérêts a été lancé pour la « dent creuse » au coin de la rue Nagelmackers et du Quai-sur-Meuse.

Et puis il y a le projet de reconstruction de la dent creuse créée rue Léopold par l’explosion de janvier 2010. Le lauréat de l’appel à projets lancé par la Ville vient d’être désigné. Ce projet, conçu par les Ateliers d’Architecture du Sart-Tilman est porté par la société immobilière « Invest et Corporate » (I&C), société appartenant à un certain… Berryer Pierre.

On peut bien lui laisser le mot de la fin : « Pour la Grand Poste, je vous le promets : tout va bien se passer. »

Pour citer cet article

Morel P., « Poste restante », in Dérivations, numéro 1, septembre 2015, pp. 74-76. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-1/poste_restante.html

Ce numéro est épuisé.

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