Dérivations

Pour le débat urbain

Perdre des habitants, le cauchemar revenu

C’est devenu, au fil des années, le leitmotiv absolu de la politique communale liégeoise : regagner des habitants ! La dégringolade qui avait mené l’entité, au début des années 2000, sous le seuil historique de 185 000 habitants semblait pourtant enrayée. Entre 2003 et 2013, l’étiage était remonté d’une dizaine de milliers d’unités. Le cap symbolique des 200 000 était en ligne de mire.

Mais patatras : après une première alerte en début d’année (on évoquait 66 Liégeois de moins en 2014), c’est désormais officiel : Liège perd à nouveau des habitants ; 500 en 2014, selon des statistiques récemment publiées par le ministère de l’Intérieur. Et la tendance se poursuit en 2015.

Comment l’expliquer ? Un léger fléchissement des naissances, des décès en légère augmentation sont en cause. Mais c’est surtout le moins grand nombre de personnes venant s’installer qui pèse sur les chiffres : ils étaient 589 par mois en 2010, ils sont à peine 409 en 2015. Parallèlement, la population de la Province a cru de 7 % depuis l’an 2000. La chose semble de plus en plus claire, n’en déplaise : l’exode urbain, à Liège, se poursuit bel et bien. Plus discret sans doute qu’à la grande époque de la démolition organisée de la ville, mais le fait est là. Et il se poursuit en dépit de l’urbanisation extensive de dizaines d’hectares, ces dernières années, aux franges du territoire communal (à Wandre, Jupille, Fayembois, Rocourt ou au Sart-Tilman, notamment). Il semble établi que certains quartiers anciens se dépeuplent. Ce qui appelle plusieurs observations.

Avant toute chose, nous manquons d’une connaissance fine des phénomènes démographiques en cours. Les statistiques disponibles sont d’une pauvreté navrante, trop tardives, trop peu fréquentes et surtout beaucoup trop imprécises (la suppression du recensement décennal, de ce point de vue, n’aide pas, c’est le moins qu’on puisse dire). La mise en place d’un organe statistique métropolitain devrait être l’une des priorités dans les tentatives d’établissement d’une supra-communalité liégeoise. « Rien n’est aimé s’ il n’est connu » : la maxime de Jean de Meuse est ici encore d’actualité.

Mais surtout, il est nécessaire de questionner les priorités qui semblent suivies. Est-il opportun de miser beaucoup sur l’accueil de nouveaux habitants tout en négligeant, trop souvent, la qualité de vie de ceux qui sont déjà là ? Est-il intelligent de multiplier les projets présentant une typologie caractéristique du grand périurbain (faible mixité fonctionnelle, faible densité,...) comme si la bataille (idéologique ?) pour la ville avait été définitivement perdue ? On attendrait plutôt que les nombreux atouts de la vie en ville soient promus et soignés. Mais on en est loin.

Il suffit de voir l’état général des espaces publics dans des quartiers comme Sainte-Marguerite ou le Longdoz pour s’en convaincre. Regagner des habitants, pour Liège, ne se fera pas sans remettre les habitants des quartiers anciens au centre des préoccupations. Cela passe par un meilleur maillage par les services publics, dont le tram (et particulièrement sa ligne 2) pourrait être le fer de lance. Ceci passe aussi par une réduction de l’omniprésence de la voiture dans la ville, et donc, inévitablement par un sérieux coup de frein à donner à cette forme d’urbanisation anachronique qui reste entièrement tournée vers la mobilité automobile. Il est urgent d’inverser la logique : essayons de moins penser la ville dense comme une zone de service pour l’extérieur et beaucoup plus comme un lieu de vie où il doit être possible, en particulier, d’élever des enfants.

Si la Ville veut réellement regagner des habitants, et donc d’abord cesser d’en perdre, entre « Haïsses-Piedroux » — ce lotissement de 500 logements sur les hauteurs de Chênée, à l’écart de tout transport public — et le Master Plan de Sainte-Marguerite — qui offre enfin une perspective de soigner ce quartier défiguré par une autoroute urbaine —, la priorité devrait être évidente.

Pour citer cet article

Basmadjian M., « Perdre des habitants, le cauchemar revenu », in Dérivations, numéro 1, septembre 2015, p. 7. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-1/perdre_des_habitants.html

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