Dérivations

Pour le débat urbain

Jean-Yves Loude, « Lisbonne, dans la ville noire », Babel

Ethnologue et écrivain, Jean-Yves Loude n’a foulé du Portugal que les terres noires de ses anciennes colonies : Mozambique, Angola et surtout le Cap-Vert dont il étudie avec bonheur la culture musicale. Pour s’immerger toujours plus dans cet empire lusophone, il affronte obstinément les leçons toujours plus périlleuses de la grammaire portugaise sur une vieille méthode d’apprentissage audio, où quatre voix interagissent en de multiples scénettes éducatives. Au stade de la 75e leçon, une voix disparaît. Celle qui l’envoûte depuis plusieurs plages et dont il se plaît à deviner la femme qui la porte : « un tempérament bouillant, un regard à embrasser les contradicteurs ». Le voyageur sait décrypter les signes de son propre tempérament et devine bientôt que ce silence est son nouveau cri d’appel pour un autre périple.

Ce qui m’arrive n’est pas banal. J’ai décidé ce voyage à Lisbonne sur un coup de dés et, depuis, j’ai l’impression d’avancer selon un parcours de jeu de l’oie, guidé par la chance faite femme. Jeu de loi en fait, car la première case est celle du pilori, symbole d’autorité municipale et de justice coercitive. Je m’apprête à y passer un tour, comme le veut la règle quand on tombe dans une case répressive.

Jeu de l’oie voire jeux de pistes, ou encore de l’amour et du hasard, Jean-Yves Loude mène l’enquête sur les sentiers dispersés de la présence africaine dans la capitale des premiers grands navigateurs d’Europe, bientôt suivis par les marchands d’esclaves. La ville se fait tantôt labyrinthe, avec ses embarcadères plein de promesses et ses quartiers populaires où le regard vif de l’ethnologue parvient à saisir sur le fait la vie qui l’entoure ; tantôt décor avec ses places historiques dont chaque détail nous ramène dans un monde passé. L’écrivain fait ainsi vivre et revivre sous sa plume la faune et la flore héritière de cette histoire dont il se fait l’admirable conteur, avec ses odeurs et ses couleurs, jusque dans les tableaux de sa vie quotidienne.

Tout le quartier défile pour acquérir des demi-poulets à emporter. Des filles en nombre, missionnées par leurs familles, montrent leurs fesses contraintes dans des jeans impitoyables.

Dans son essai intitulé L’adieu au voyage, Vincent Debaene soutenait cette thèse passionnante.

C’est une tradition française : lorsqu’il revient de son « terrain », l’ethnologue écrit non pas un mais deux livres, l’un scientifique, l’autre littéraire |1|.

Toute la force et l’originalité du récit de Jean-Yves Loude est de mêler ces deux aspects sans jamais voir l’un triompher de l’autre. Sa seule fidélité va à son sujet pour lequel il prend fait et cause ; s’y fond en rompant toute distance par trop scientifique et rejetant un égotisme susceptible de le reléguer au second rang de la scène.

Puis, il y a la musique bien sûr, son monde à lui, dont il traduit pour nous les notes :

« Patron, une guitare ! » L’homme de Sal joue déjà. Des clients surviennent, attirés par les sons. Une tocatina, une sérénade comme au pays, ce n’est pas si fréquent aujourd’hui. On sort une petite guitare rythmique, cavaquinho. Un homme d’âge, élégant, beau, métis, se précipite pour extraire une guitare du coffre de sa voiture, qu’il néglige de garer convenablement tant il est pressé de se jeter dans l’ambiance. Enchainement ininterrompu de mornas et coladeiras, avec passion, pas une minute de répit. Ceux qui ne jouent pas de cordes font tinter des cuillers, raclent les dents de couteaux de cuisine, agitent des boîtes d’allumettes. Un Noir, grand sensible et fort, ferme les yeux, la joue collée aux rondeurs de sa guitare, en époux fervent, ne la lâche ni ne la cède.

Si, depuis plusieurs années déjà, la capitale lisboète a rejoint la liste des villes assiégées par le tourisme de masse, l’alternative subsiste encore comme nous le prouve ce récit jubilatoire où Jean-Yves Loude sillonne pour la première fois les rues de Lisbonne, ville noire enfin révélée, pour s’y abandonner sans nous y perdre.

Hervé Loop
Librairie Pax

|1| Vincent Debaene, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Gallimard.

Pour citer cet article

Loop H., « Jean-Yves Loude, « Lisbonne, dans la ville noire », Babel », in Dérivations, numéro 1, septembre 2015, p. 172. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-1/lisbonne_dans_la_ville_noire.html

Ce numéro est épuisé.

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