Dérivations

Pour le débat urbain

Des vertes collines de Chênée aux fonds glacés de l’Atlantique

La folle soirée du projet Neufcour en mode Titanic

« Mais qu’est-ce qu’il fait chaud ici ! » C’est le point qui fait l’unanimité dans la salle de sport de l’Ecole Victor Heuskin ce jeudi 1er juin en début de soirée pendant que s’installent les quelques 150 personnes qui viennent assister à la présentation d’un projet de lotissement. De fait, avec ses grandes fenêtres orientées plein soleil, la salle ressemble à une rôtissoire. Mais, ce soir, les poulets n’ont pas l’intention de se laisser rôtir sans réagir. Et, à la fin d’une séance qui restera dans les mémoires, l’évidence s’impose : déplorer une chaleur suffocante a bien été le seul point d’accord entre promoteurs et habitants…

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Cette séance d’information est organisée par la Ville de Liège dans le cadre de l’enquête publique en cours. Elle a pour but de permettre aux représentants de la société immobilière Neufcour et du bureau d’études Pluris de présenter en détail leur projet — un méga-lotissement de 520 logements dont la construction entraînera la disparition de vingt à trente hectares d’espaces verts (champs, prairies, bosquets,…) et posera pour les habitants du quartier de Chênée des problèmes de mobilité qui s’annoncent énormes. La toute grande majorité des Chênéens ignorant le contenu précis de cette nouvelle mouture d’un projet déjà ancien, il y a donc foule pour en savoir plus.

Alors que les opposants les plus déterminés à ce projet, réunis dans la Plateforme Ry-Ponet (du nom du petit ruisseau qui traverse la zone menacée), s’attendent à un débat difficile face à des communicateurs rodés, la séance prend dès le début un tour des plus inattendus.

Le présentateur du projet se lance dans son exposé sans accorder guère plus qu’un regard furtif au public mais en fixant obstinément le petit écran (d’abord positionné en plein soleil avant d’être déplacé plus à l’ombre… et plus loin du public) où défilent de minute en minute des plans de toutes sortes, décorés d’une foule de légendes et de photos. Dans un bureau de 20 m2 avec deux échevins et trois responsables de services techniques, la formule est peut-être redoutablement efficace. Dans une salle où la personne la plus proche de l’écran est à cinq mètres de celui-ci et la plus éloignée à au moins trente mètres, le fil de l’exposé se perd rapidement. Le présentateur ayant la curieuse tendance de commencer ses phrases en parlant dans le micro avant de baisser le ton en éloignant le micro pour parfaire l’effet, la chaleur mène doucement à l’engourdissement.

Et les plans succèdent aux plans, les détails techniques aux détails techniques. La moindre amélioration au projet précédent (« Nous diminuons la pente de cette allée qui était de 10 % en la ramenant à 8 % », « Nous proposons de remplacer le tourne-à-gauche sur le quai par un nouveau tourne-à-droite ») semble représenter pour les promoteurs un pas en avant décisif pour l’humanité. Dans la salle, par contre, le vol paisible des mouches n’est troublé que par le raclement des chaises et les mouvements des jambes qui luttent contre l’engourdissement.

Au fil des minutes, l’opération de promotion destinée à lever les doutes et enthousiasmer les foules ressemble de plus en plus à la longue dérive du Titanic à la rencontre de son iceberg.

Et celui-ci fait son apparition dès que commence la partie consacrée aux questions-réponses. On peut imaginer que les dignes représentants du promoteur s’attendaient à un échange où ils pourraient aisément prendre la mesure de citoyens impressionnés par tant de savoir et de bonnes intentions. Mais il s’avère rapidement que le public est composé de gens qui ont une connaissance profonde et vécue de leur quartier, de ses charmes mais aussi de ses problèmes, en particulier en matière de mobilité. Et qu’il y a aussi dans ce public une série de gens qui ont accompli l’exploit — en huit jours, chrono en main — de lire et d’analyser un dossier souvent hyper-technique qui dépasse gaillardement les 500 pages. Les questions fusent donc. Ce n’est pas une douce vague de remerciements tempérée de quelques soupirs de désespoir qui monte du public mais plutôt une grêle de questions précises et de dénonciations argumentées qui s’abat.

À la tribune, personne ne semble pourtant prendre la mesure de ce qui se passe. Régulièrement, les « experts » replongent le nez dans leurs gros classeurs pour chercher la réponse imparable mais celle-ci s’obstine à ne pas remonter à la surface. Ils semblent même avoir « oublié » que certains immeubles prévus atteignent sept niveaux… jusqu’à ce qu’un participant leur brandisse le plan sous le nez. Quand la précision des questions — et la détermination de ceux qui les posent à obtenir une réponse digne de ce nom — oblige les représentants de Neufcour et Pluris à sortir de leur zone de confort (ah, la qualité des tuyaux utilisés pour l’égouttage), les réponses prennent la forme d’affirmations tellement péremptoires (« L’ajout de 800 à 1.000 nouvelles voitures sera absorbé sans problème dans le trafic local », « Des centaines de nouveaux élèves trouveront place sans problème dans les écoles de Chênée », « Des immeubles de sept niveaux ne gâcheront en rien le paysage »,…) qu’elles provoquent éclats de rires et surtout grincements de dents.

Sur le fond, la longue séance de questions-réponses (près de deux heures) confirme amplement ce que la Plateforme Ry-Ponet explique depuis deux ans : ce prétendu « quartier durable » va détruire un vaste espace vert auquel les Chênéens sont fortement attachés et n’a absolument pas été pensé pour s’intégrer dans le voisinage et le paysage. Les promoteurs font le beau pour vendre leurs terrains en faisant miroiter logements et équipements de qualité mais ils ne se soucient pas le moins du monde des conséquences pour les habitants de Chênée, de Vaux ou de Beyne-Heusay. Dans leur lotissement, on circulera peut-être à pied et en vélo (en s’armant de courage pour monter les pentes !) mais, pour y entrer et en sortir, la voiture sera quasiment indispensable. Ceci signifiera encore plus de bouchons, de pollution et de stress, un centre de Chênée encore plus difficile d’accès, des magasins qui vont péricliter,…

Sur la forme, par contre, personne n’avait imaginé cette espèce de suicide collectif qu’ont accompli, le temps d’une soirée, le promoteur et ses représentants. Vivent-ils tellement dans leur bulle qu’ils ont pensé que reproduire la présentation d’un projet conçue à l’évidence pour séduire des décideurs allait leur permettre d’impressionner et de convaincre un public de 150 habitants ? N’ont-ils pas imaginé qu’ils auraient à répondre à des gens ayant étudié leur dossier et ayant en plus une vision différente et argumentée de ce que devrait être l’avenir urbanistique de leur quartier et de leur ville ? Ou, sûrs de leur puissance, de leur argent et de leurs relations, se sont-ils dit que cette séance n’aurait en fait aucune importance ? Ces questions resteront sans doute sans réponse mais il est clair que l’effet produit sur les habitants subsistera longtemps.

Il serait d’ailleurs dommage de ne pas mentionner ce qui a été l’apothéose de ce débat. Tout au long de la soirée, les orateurs se sont vantés de ce que leur nouveau projet n’utiliserait plus que vingt hectares au lieu de trente dans leur précédent projet, ce qui permettrait de développer des activités agricoles et maraîchères sur les dix hectares désormais placés en « réserve foncière ». Interrogés sur le sens de cette expression, ils ont dû reconnaître que cela voulait dire que, dans 10 ou 15 ans, ces terrains pourraient être utilisés pour construire de nouveaux logements ! Autrement dit, 500 logements demain, 700 ou 800 après-demain, et encore plus par la suite s’ils parviennent à grignoter d’autres espaces verts à proximité. Soit l’aveu de ce que le projet présenté n’est qu’un avant-goût de ce qui est d’ores et déjà dans les cartons et les ordinateurs de la société Neufcour. Encore une fois, on ne saurait dire s’il s’agit là d’impréparation, d’inconscience ou d’un mépris format XXL. Mais on peut être sûr qu’un tel « cadeau » aux opposants ne sera pas perdu par ceux-ci.

Pour citer cet article

Peltier J., « Des vertes collines de Chênée aux fonds glacés de l’Atlantique », in Dérivations, numéro 4, juin 2017, pp. 10-12. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-4/des-vertes-collines-de-chenee-aux-fonds-glaces-de-l-atlantique.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

Les commentaires des lecteurs

Superbe article !

par UHR, le 17 juin 2017

À lire et partager sans modération.

Un cas d’école

par Serge Scory, le 16 juin 2017

Cette réunion d’information confinait en effet au cas d’école...

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