Dérivations

Pour le débat urbain

Le temps d’une place

Les métamorphoses de la ville sont parfois saisissantes. Ce matin, en presque quelques instants, des dizaines d’arbres ont poussé. Enfin, « pousser » n’est pas tout fait le terme exact. Ce serait davantage « amener, transporter et porter » qui conviendraient le mieux. Le balai des transpalettes, des camions et des grues ont transformé la perception de la place et de l’espace. Les arbrisseaux et arbustes d’un lustre ou deux sont soigneusement rangés, alignés au cordeau dans l’apparence d’un verger urbain.

Cette singulière expérience de la modernité permet de végétaliser ce que l’on veut, quand on le veut. Entre l’intention et le projet. Mais à ce point différents qu’il est désormais possible de jouer, le temps d’un instant, entre le côté cour et le côté jardin ou encore entre le côté spectateurs et la mise en scène. C’est un décor éphémère qui s’installe dans le théâtre de la ville.

Faire pousser des arbres, c’est sûr, ça prend du temps. Mais qui a envie de prendre ce temps ? Au delà de l’envie vient aussi la question de la volonté de figer un espace, de l’enraciner et/ou de s’y enraciner. Quelle est en effet la motivation de la permanence dans la politique de Ville ? Ces espaces, présentement arborés, sont des no man’s land dont la Ville ne sait que faire dans la durée, dans le temps long, tant les intentions se multiplient et que seule l’expérience du projet peut mettre à l’épreuve. Les exemples en seraient le tout nouveau piétonnier bruxellois qui vivote entre les débats ou encore l’espace Tivoli à Liège qui, avant l’assaut des prochains chalets, s’offre un moment de répit. Parce que les enjeux sont puissants et que ce qui se joue à tout à faire gagner ou à faire perdre selon la terrible question des points de vues, d’où on regarde et qui l’on est.

Les spectateurs sont alors les passants, les citadins, les touristes qui posent à leur tour leur regard sur le côté pratique, esthétique, ludique qui agrémente ces lieux. L’espace est garni, il fait plaisir à l’oeil et peut-être même à la bonne conscience si cela procure l’effet d’un greenwashing réussi. L’attrait est stimulé par le changement, la nouveauté, le paysage, le design, la symétrie… Une installation artistique passagère temporellement et spatialement définie.

La modularité de ces lieux, incarnée par ce mobilier mouvant, procure un sentiment étrange pour ceux qui sont en quête d’une place arborée sur laquelle il fait bon se poser. Le souvenir de la place ombragée idéale, avec ses petits bancs et ses petits vieux. Celle des gamins qui courent, celle qui sent les platanes chauds les soirs d’étés, celle que l’on recherche dans les petits villages traditionnels, celle des vacances.

Une approche fonctionnaliste de l’espace peut amener bien d’autres questions et de contrastes. Point de petits vieux qui risqueraient de trébucher sur les pavés déformés par le réseau réticulaire des racines séculaires et encore moins de petites vieilles, dans les centres villes. Point d’attaches dans ces décors qui invitent et induisent de la transition et de l’accélération dans les flux de l’urbanité contemporaine. C’est en cela même un des paradoxes, une contradiction existentielle que de vouloir rester là quelques instants quand il n’y a plus de racines autour de soi. Elles se dissimulent dans les hectolitres de terreau, contenus par ces pots couleurs vives et ces bacs gigantesques.

L’être humain s’offre ainsi la possibilité de déplacer, d’apporter, de ranger, au gré des attentes, des festivités, des calendriers ces éléments devenus purement décoratifs. C’est un mobilier urbain comme un autre après tout et sur lequel on peut garder un contrôle aisé. Dès lors, pourquoi s’en priver ? Si on lève l’écueil des coûts et des dispositifs nécessaires à la mise en scène de la nature dans son rapport dominé par la culture. Et si l’on met de coté les enjeux d’une réflexion écologique, éthique, sociologique….

L’artifice et l’artificiel ont pris le dessus. C’est de l’immédiateté contre toute attente. Il ne reste alors plus qu’à espérer que cette réalité, augmentée de ces apparats, ne disparaisse pas comme les Pokémon… ça couterait certes beaucoup moins cher et il ne faudrait entretenir que l’interface. Mais avant cette révolution végétale 2.0, on gardera les bacs et les pots fluos… C’est déjà ça de pris ma bonne dame.

Pour citer cet article

Tenaerts M., « Le temps d’une place », in Dérivations, numéro 3, septembre 2016, pp. 7-8. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-3/le_temps_d_une_place.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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