Dérivations

Pour le débat urbain

Les kiosques, lieux de vi(ll)e musicale populaire

Il n’y a pas si longtemps, nos rues s’animaient encore grâce au tintement des cuivres, bois, chants et percussions des sociétés musicales locales. En 1913, la Belgique compte 3 648 sociétés musicales, regroupant plus de 100 000 musiciens amateurs, ce qui, au regard de la population, signifie qu’un Belge sur 76 pratiquait la musique au sein d’une phalange artistique . Dès la fin du XIXe siècle jusqu’à la veille de la première guerre mondiale, l’effervescence connue par les fanfares, harmonies et chorales est exemplaire. L’évolution technique des instruments à vent a permis d’une part leur large diffusion et d’autre part le développement de la musique en plein air . Au tournant du XXe siècle, il semble inconcevable qu’une festivité, publique ou privée, religieuse ou laïque, se déroule sans musique et, lorsque qu’elle a lieu à l’extérieur, les instruments à vent y sont toujours représentés. Les orchestres à vent effectuent leurs prestations en plein air soit en itinérance, lors de défilés, soit en lieux fixes, dans les kiosques.

À l’origine : un pavillon oriental

Le kiosque, héritier du pavillon de jardin oriental, est importé en Europe au XVIIIe siècle . Son étymologie laisse transparaître cette origine, puisqu’il provient du mot turque kiouchk, qui signifie pavillon. Le pavillon de jardin est apparu en Angleterre, où il s’intègre à une nouvelle conception de l’architecture paysagère. Le jardin à l’anglaise se popularise et son agencement plus libre et sauvage tranche nettement avec celui du jardin à la française très ordonné et géométrique. Cette vision renouvelée des espaces verts, en adéquation avec la pensée préromantique de la seconde moitié du XVIIIe siècle, s’inspire entre autres des récits de voyages décrivant les jardins orientaux, riches et luxuriants, faits de chemins sinueux, de ponts et autres infrastructures légères. Cet exotisme asiatique imprègne tous les arts, de la musique à la céramique en passant par la peinture ou l’architecture . Les décorations extérieures ne sont pas épargnées et ornent généreusement les pavillons, s’insérant au sein de ces nouveaux paysages pour y symboliser un lieu de méditation et de repos.

Du jardin bourgeois à la fête populaire

Comment le kiosque de jardin est-il devenu kiosque à musique ? La différence entre le kiosque de jardin, à journaux ou à musique ne se situe pas tant au niveau de sa construction, même si celle-ci évolue avec le temps, mais au niveau de sa fonction. Le passage du kiosque de jardin au kiosque à musique s’inscrit notamment au sein d’une nouvelle vision, celle du jardin-spectacle et du vauxhall . Ces jardins à entrées payantes, en vogue au XVIIIe siècle, deviennent des lieux de promenades, de détente et de rencontres pour la bourgeoisie et la noblesse. Toute une série de spectacles y sont représentés ; illuminations, expériences scientifiques, marchands de nourriture, musique, danse, etc. Au fil du temps, la musique y acquiert une place prédominante, tant pour accompagner les bals que pour être écoutée. Dès lors, certains lieux se spécialisent au sein de ces écrins de verdure dans l’accueil de concerts publics de plein air. Afin d’être mis en valeur, les musiciens s’installent sur des dispositifs surélevés, ajourés de chaque côté pour ne pas entraver le regard des auditeurs. Ces plateformes, lorsqu’elles sont affublées d’un toit, possèdent l’avantage de protéger leurs occupants du soleil et de la pluie, tout en favorisant l’acoustique de l’endroit . Cet édifice conserve la forme du pavillon de jardin mais son rôle est désormais de servir uniquement les intérêts musicaux. Le kiosque à musique est né !
Ce dernier se développe essentiellement dans les parcs, jardins et places, c’est-à-dire au sein de zones suffisamment vastes pour accueillir les auditeurs assis sans entraver les allées et venues des passants. L’arrivée des kiosques correspond à l’évolution de l’urbanisme des villes, désireuses d’offrir aux citoyens des espaces de repos et de délassement. Leur emplacement est primordial car ils deviennent un lieu récréatif, un lieu de vie, tout en accentuant le prestige de l’endroit choisi, suscitant la fierté de sa population. Cependant l’émission de musique dans les jardins et parcs n’est pas chose neuve et n’a pas attendu l’arrivée du kiosque à musique. La nouveauté réside dans la privatisation musicale du kiosque et dans l’éclectisme du public ciblé. Cette popularisation et propagation doit attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour atteindre son apogée et toucher les couches sociales les plus défavorisées.

Le rôle social du kiosque

« La Révolution [de 1789] a apporté à la musique d’autres scènes en se réappropriant l’espace urbain. Le kiosque à musique n’est rien d’autre que la concrétisation de cette conquête. Il est aussi l’héritier de cet esprit de démocratisation de la musique cher à la Révolution : la musique pour et par le peuple. » 
Les révoltes politiques et sociales, qu’elles soient belges ou françaises, se sont faites en musique. Pas une fête, pas un discours ne se sont déroulés sans son accompagnement et elle devient un élément fondamental à la formation du citoyen. Son rôle social est mis en exergue ; on croit en la musique moralisatrice et on l’encourage, notamment via la création de nouvelles infrastructures d’enseignement telles que les conservatoires . Cet élan est repris et connait son apogée lorsque les sociétés musicales — harmonies, fanfares et chorales en tête — en font leur cheval de bataille. À une époque où les enregistrements sonores n’en sont qu’à leur balbutiement , ces sociétés popularisent et rendent la musique accessible. En effet, la majorité de la population n’a pas accès aux grandes salles de concerts, majoritairement installées en ville, et ce pour des raisons géographiques ou économiques . Afin de toucher l’entièreté de la population, il faut forcément que la musique se répande sur tout le territoire belge et pas seulement au sein des grandes villes. Le kiosque remédie à ce problème en amenant la musique dans les zones les plus reculées. Même si, dès les années ’40, cet édifice s’installe initialement au cœur des villes, il se diffuse rapidement sur l’ensemble de la Belgique.
Dans cette perspective, le kiosque est érigé pour un nouveau public, pas celui de l’opéra ou des concerts de musique de chambre, mais bien la totalité de la population ; l’ouvrier, l’employé, le patron s’y croisent, ce qui laisse croire, l’espace d’un instant, en l’égalité des classes sociales. Il est lieu de passage, de sociabilité et devient en quelque sorte le symbole de l’unité et de la force d’un pays. « Le kiosque apparaît, comme un espace de liberté, un espace ouvert tant pour les sons que pour les musiciens ou le regard du public, en somme une alternative : “une autre scène”. » 
Cette démocratisation passe également par les instruments de musique à vent et percussion constituant les fanfares et harmonies. Cette instrumentation est héritée des orchestres de musique militaire qui jouent la plupart du temps en plein air et qui, afin de s’adapter à l’acoustique extérieure, privilégient les vents et percussions. Les musiciens militaires profiteront bien entendu des kiosques, où ils se produiront régulièrement du printemps à l’automne .

L’architecture des kiosques

La construction des kiosques est relativement classique et immuable, elle compte trois éléments de base : le socle, qui peut également servir d’espace de rangement, les supports ou colonnes et la toiture. Les dissemblances entre les kiosques résident souvent dans leur traitement décoratif, qui dépend largement du budget alloué à leur édification. Concernant les kiosques à musique, les éléments musicaux sont évidemment mis à l’honneur ; on voit apparaître des lyres, des anges musiciens ou encore les noms de compositeurs célèbres. [ Voir Fig. 2 & 3 ] De tout temps les programmes décoratifs des kiosques se développent parallèlement aux styles architecturaux en vogue, mais également en fonction de l’évolution des matériaux. Par exemple, l’Art Nouveau et le travail du fer forgé se combineront à merveille pour de nombreuses réalisations .

Les similitudes d’évolution historique entre les sociétés musicales et les kiosques ne sont pas surprenantes puisqu’ils sont liés par leur fonction. En Belgique, les premiers kiosques à musiques sont bâtis dans les années ’40-’60, lorsque les sociétés musicales amorcent un développement qui deviendra exponentiel. Ces premiers pavillons affichent ouvertement leurs influences orientales dans la décoration, comme on peut le constater sur le kiosque du parc royal de Bruxelles, érigé en 1841 par l’architecte J.P. Cluysenaar ou encore sur celui de Verviers, construit en 1854. [ Voir Fig 2 ] L’âge d’or respectif des kiosques à musique et des sociétés musicales s’étend entre les années ’80 et 1914. Un tiers des kiosques belges ont été construits durant cette période . L’édifice de Braine-le-Comte bâti en 1882, ou encore celui de Péruwelz datant de 1900 illustrent à merveille cette période. [ Voir Fig. 1 & 4 ] Enfin, la dernière période correspond au début de l’entre-deux-guerres jusqu’à nos jours, et affiche une nette récession tant des sociétés musicales que des kiosques. Le programme architectural du kiosque se simplifie de plus en plus, comme on le voit sur celui du Bois-du-Luc achevé en 1927. [ Voir Fig. 3 ] Aux côtés de ces kiosques fixes, leurs homologues démontables se popularisent de la fin du XIXe au début XXe siècle. Ceux-ci conservent la même utilité que les premiers, mais sont souvent moins décorés, voire totalement nus, réduits à leur simple fonction. Même leurs structures internes sont simplifiées afin de rendre le montage et le démontage plus aisé.

Pour citer cet article

Van Schingen E., « Les kiosques, lieux de vi(ll)e musicale populaire », in Dérivations, numéro 5, décembre 2017, pp. 228-232. ISSN : 2466-5983.
URL : https://derivations.be/archives/numero-5/les-kiosques-lieux-de-vi-ll-e-musicale-populaire.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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