Dérivations

Pour le débat urbain

À Louvain-la-Neuve, l’extension contrariée d’un centre commercial

Il semblait pourtant que le projet d’extension du centre commercial l’Esplanade accumulait tranquillement la poussière dans les tiroirs de la maison communale d’Ottignies-Louvain-la-Neuve. Il s’en est fallu de peu que les grues n’arrivent sur le chantier sans que personne ne s’en étonne. Mais les sentinelles populaires ne dorment que d’un œil. Il en fut tout autrement… Et ce n’est pas fini !

Parmi les évènements qui ont récemment animé la vie politique de la commune d’Ottignies-Louvain-la-Neuve, il en est un qui se distingue particulièrement, notamment à cause de l’intensité des débats qu’il a suscité. Alors que le dossier de l’extension du centre commercial l’Esplanade ne subsistait qu’en toile de fond depuis 1997, la mobilisation citoyenne a pris un nouvel élan en début d’année 2017. En effet, après avoir demandé un espace d’expression populaire aux pouvoirs publics pendant près d’un an, la population louvaniste a compté sur le Code de la démocratie locale pour forcer l’organisation d’une consultation populaire. La mobilisation citoyenne a ainsi fait irruption dans une sphère d’action inhabituelle, suscitant la réaction des élus communaux. Cette ébullition politique, provoquée par le sentiment d’une insuffisance démocratique a engendré l’organisation d’une consultation populaire le 11 juin dernier.

Une extension… pourquoi ?

En 1997, le Conseil communal avait modifié le schéma de structure qui définissait les affectations de chaque zone du territoire communal afin de permettre l’implantation de l’Esplanade. C’est en octobre 2014, quelques années après l’inauguration de l’infrastructure commerciale que le promoteur immobilier (Klépierre) obtint des autorités communales le permis socio-économique lui permettant d’enclencher le processus d’agrandissement du centre commercial. L’Association des Habitants (AH) et l’Assemblée Générale des étudiant·e·s de Louvain (AGL) tirent alors la sonnette d’alarme : « Qu’attendons-nous ? Que les autorités aient l’ambition de promouvoir à Louvain-la-Neuve une activité économique qui minimise réellement l’empreinte écologique, protège la biodiversité et la santé, développe l’équité sociale ». Le mouvement citoyen qui s’organise alors autour de cette appel (la plateforme) se constitue ainsi d’emblée dans l’opposition politique, demandant la suspension du projet afin d’envisager les alternatives. En effet, puisque l’organisation physique de la ville modifie les comportements et influence les relations sociales, il est très vite apparu que le débat dépasserait largement les considérations strictement et mathématiquement urbanistiques. C’est bien de la construction d’une société dont il était question, une société qui, idéologiquement structurée, allait se matérialiser — ou non — dans les briques et le ciment d’un centre commercial gargantuesque (52 000 m2, 130 boutiques et 14 grands commerces). Sans entrer dans le détail de l’argumentation, c’est au modèle consumériste, peu soucieux de l’environnement et pleinement capitaliste proposé par le promoteur immobilier que s’est opposée la population. Malgré tout, ni l’UCL qui possède le terrain, ni la Ville qui doit rendre un avis à la Région wallonne concernant le projet, n’a semblé faire grand cas de l’agitation sociale grandissante. Les seules réactions officielles étaient alors soit défaitistes : « il est impossible de s’opposer au projet », soit proprement néolibérales en ce qu’elles excluaient d’emblée toute régulation de la liberté d’entreprendre. Le désir et la nécessité d’être entendu et défendu poussa ultimement la population à entamer l’organisation d’une consultation populaire. Si l’UCL reste impassible, les élus locaux tressaillent.

Tournant démocratique

Avec le débat politique en toile de fond, ce sont également les questions démocratiques qui sont alors posées. Qui décide de l’organisation urbanistique de la commune et de quelle manière ? Comment donner une voix aux étudiant·e·s non domicilié·e·s dans la commune qui constituent pourtant plus de la moitié de la population louvaniste ? Quelle est réellement la marge de manœuvre des habitant·e·s, entre les directives européennes, l’emprise territoriale de l’UCL et l’alignement cosmique des acteurs du cdH à tous les niveaux de décision concernant le dossier ? Doit-on donner la parole au promoteur immobilier ? Cette dernière question est caractéristique de deux visions du débat qui divergent. Certains considèrent en effet le débat quasi comme un litige entre deux parties, à savoir les défenseurs et les opposants à l’extension. Ils estiment ainsi que les deux parties doivent pouvoir être entendues. D’autres, a contrario, estiment que le processus en cours participe d’une construction collective et citoyenne du paysage communal. Il leur semble dès lors aberrant d’y faire intervenir un acteur privé.
Toujours est-il qu’en janvier 2017, deux processus participatifs complémentaires se sont mis en place à l’initiative de la population. D’un côté, la plateforme citoyenne a entamé l’organisation de la consultation populaire, tandis que de l’autre ce sont les étudiant·e·s qui ont organisé un processus délibératif basé sur un tirage au sort . Ces deux initiatives avaient pour objectif non seulement d’obtenir un résultat quantitatif et légalement reconnu, mais également de proposer une méthode qualitative en favorisant l’échange et la réflexion grâce à la délibération. Les résultats obtenus en termes de taux de participation révèlent une réelle demande de contribution à la vie politique de la commune de la part de la population. En effet, en ce qui concerne la consultation populaire, 26 % des habitant·e·s ont participé au scrutin, tandis que 98 personnes tirées au sort parmi les étudiant·e·s, habitant·e·s et travailleur·euse·s de la ville se sont présentés·e·s au Panel citoyen de l’AGL.
Cependant, la consultation populaire a également mis en évidence une fracture entre la population et les élu·e·s. Fracture politique bien sûr, puisque contrairement à la direction empruntée plus ou moins tacitement par la commune et l’UCL, près de 80 % des participant·e·s ont voté « non » à une extension du centre commercial quel qu’elle soit. Certains élu·e·s moins téméraires ne se seront jamais exprimés publiquement sur le fond du dossier, me direz-vous. Cependant, à en juger par leurs actions et notamment l’octroi du permis socioéconomique, il ne fait aucun doute qu’ils partagent l’avis plutôt favorable de leurs collègues concernant une extension. C’est faire fi de la surcharge de travail des conseiller·ère·s communaux·ales, de la routine, de la crainte de s’opposer à des acteurs économiques puissants ? Soit, j’en conviens, mais cela ne nous empêche pas de leur en tenir rigueur. En effet, la rupture politique a évidemment eu des conséquences concrètes dans l’organisation concrète de la consultation. Comment formuler la question ? Combien de questions seront soumises au vote ? Combien de bureau de vote seront ouverts ? Difficile de croire, malgré les multiples affirmations du contraire, que les choix organisationnels de la consultation n’étaient pas sous tendus, de part et d’autre, par des aspirations en termes de résultats. En effet, au-delà des positionnements individuels, il est certain que d’un point de vue politique, l’action de la plateforme ébranle les perspectives du Conseil communal. Alors que le dossier semblait pouvoir aboutir rapidement, l’intervention de la population remet en cause la pertinence du travail effectué en Conseil communal et les décisions prises antérieurement. Il y a donc un enjeu politique direct à l’issue de la consultation, à savoir la possibilité ou pas de poursuivre l’agrandissement ou pas du centre commercial. La fermeté de la volonté politique et des actions entreprises en ce sens est contrebalancée par l’ambigüité et la prudence des discours diffusés. Le contraire eût été bien suicidaire. Ceci dit, cette explication rationnelle ne semble pas suffisante pour comprendre l’attitude ultra défensive de la Ville. Et si, dépouillé·e·s de tout soupçon, nous tentions de trouver une autre explication à l’attitude et aux position maintenues par la Ville ?

Luttes territoriales

Serait-il naïf de croire que l’opinion des représentants locaux n’était pas aussi tranchée en faveur d’une extension et que le permis socioéconomique ait été octroyé machinalement ? Serait-il possible que le soulèvement populaire ait ravivé chez certain·e·s une flamme idéologique, enfouie sous des couches de routine et de gestion quotidienne des affaires communales ? En état de passivité idéologique et sans appui populaire sur le sujet, les représentant·e·s pourraient-ils se laisser porter par le courant le plus puissant ? Si à l’image du discours diffusés, les objectifs politiques n’étaient pas si tranchés, comment expliquer alors l’opposition quasi systématique de la Ville aux propositions émanant de la plateforme concernant l’organisation de la consultation populaire ?
En usant de la loi pour forcer l’organisation d’un évènement communal, la plateforme s’est octroyé un pouvoir habituellement réservé aux élu·e·s. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas les initiateurs de la consultation populaire et ce n’est que grâce à l’assentiment de la plateforme qu’ils jouissent d’une latitude relative concernant les modalités de la consultation. Parallèlement à cette prise de pouvoir, la plateforme revendique le statut de porte-parole de la population. La plateforme obtient donc un pouvoir réservé aux élus, à savoir la possibilité d’organiser un évènement communal et le droit de se poser comme porte-parole de la population. Elle fait ainsi directement concurrence aux structures représentatives auxquelles les élu·e·s sont redevables. Dans cette configuration, il est primordial pour les autorités communales de trouver un espace pour exister et se trouver une légitimité. Les élus mettent alors en place une série de mécanismes discursifs qui ont pour effet de leur construire un ethos capable de les replacer dans le paysage communal. Cette recherche de légitimité semble à première vue surtout nécessaire en vue des élections de 2018, mais rien, si ce n’est notre perverse suspicion, ne laisse croire que le président du Conseil communal nous tromperait en affirmant qu’il préfère « ne plus être élu que de dire des demi-vérités ». Pourrait-on dès lors oser émettre l’hypothèse que la recherche de légitimité trouve ses racines plus profondément que dans la crainte d’une éventuelle sanction électorale ? Par exemple dans la volonté de correspondre aux exigences d’un rôle qui leur est attribué par l’imaginaire collectif ou dans le désir de se sentir exister dans le débat. Élus, les représentant·e·s sont investi·e·s d’une mission qu’ils doivent remplir. Ainsi, face à l’usurpation de son pouvoir l’autorité tente de le récupérer en se distinguant de l’entité qui tente de la supplanter, même symboliquement. Elle se pose ainsi en actrice incontournable du débat. La commune obtient ainsi la possibilité de garder la main sur les modalités de la consultation populaire, alors que la plateforme aurait pu simplement exiger le respect du Code de la démocratie locale. Finalement, au vu des résultats de cette consultation populaire (79,3 % des participants ont voté « non » à une extension du centre commercial), les autorités pourraient aisément retrouver leur place de porte-parole et défenseur de la volonté populaire et ainsi recouvrer leur crédit et leur légitimité. Elles retrouveraient ainsi confortablement leur place symbolique dans le paysage communal.

Perspectives

C’est d’ailleurs ce que tendent à montrer les récents développements de l’affaire, bien que tout reste encore en suspens. La sobriété des réactions suite à l’annonce des résultats de la consultation ne présageait pourtant rien de bon. Cependant, reprenant la commande, la majorité se donne un nouveau souffle en proposant l’élaboration participative d’un schéma d’orientation local (SOL). Rien n’est encore joué, mais les possibilités de blocage du projet se multiplient. En effet, durant trois ans, le Conseil communal pourra refuser toute demande de permis invoquant simplement l’élaboration du SOL. Or, le permis socioéconomique octroyé au promoteur immobilier de l’Esplanade arrive prochainement à échéance. La population pourra alors obtenir une place dans la construction du paysage urbain.
À l’approche des élections communales, l’éventuelle extension représentera nécessairement un enjeu capital, tant au niveau des positions programmatiques que dans la recomposition du paysage politique. Si la majorité fait peau neuve et s’engage à faire respecter l’issue de la consultation, il est possible que le chamboulement soit minime… À moins que la lutte ait suscité simultanément énormément d’enthousiasme pour la chose publique et trop de méfiance vis-à-vis des structures actuelles. Alors peut-être qu’une liste issue du mouvement se présentera aux élections prochaines. Quoi qu’il en soit, la lutte aura déjà été féconde, formatrice, riche en échanges et porteuse d’espoir.

Pour citer cet article

Jané-Aluja H., « À Louvain-la-Neuve, l’extension contrariée d’un centre commercial », in Dérivations, numéro 5, décembre 2017, pp. 225-227. ISSN : 2466-5983.
URL : https://derivations.be/archives/numero-5/a-louvain-la-neuve-l-extension-contrariee-d-un-centre-commercial.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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