Dérivations

Pour le débat urbain

Introduction

En Belgique, on construit des prisons, beaucoup de prisons ; c’est la réponse que donne, gouvernement après gouvernement, le pouvoir politique à la surpopulation carcérale grave que nous connaissons. En Belgique on construit des prisons sans guère questionner la légitimité ou l’efficacité du taux d’incarcération élevé que nous connaissons (105 prisonniers pour 100 000 habitants, contre 55 en Suède ou 69 aux Pays-Bas). En Belgique, on construit des prisons à défaut de s’intéresser à l’immense souffrance que cette institution génère, sur laquelle un coin de voile a été levé à l’occasion de la grève des agents, au printemps 2016.

Pour autant, les pages qui suivent n’interrogent pas le modèle carcéral dans son ensemble. D’autres l’ont fait et le font mieux que nous ne pourrions le faire |1|. L’approche du dossier que vous allez lire porte, plus modestement, sur la présence de la prison dans le paysage urbain et social, sur son rapport au territoire.

Peut-on assister sans mot dire à la multiplication des espaces d’enfermement, qu’il s’agisse de construire (Haren, Bourg-Léopold, Vresse-sur-Semois,...) ou de reconstruire (Lantin, Verviers,...) des prisons ? Que penser du consensus politique qui semble entourer les « masterplans » qui planifient cette croissance ? Comment comprendre que la forme et le lieu d’implantation de ces nouvelles prisons mobilisent surtout l’intervention politique ou le commentaire journalistique sous l’angle des enjeux économiques qu’elles représentent et si peu sous l’angle des droits des détenus ou des conditions de survie de leurs familles ? Que dit de nous l’éloignement physique et psychologique que semble privilégier la localisation de la prison dans des territoires en marge ? Pourquoi la forme de la prison évolue-t-elle si peu, mis à part un renouvellement technologique ? Est-elle définitivement figée ou peut-on envisager d’autres formes d’enfermement, voire de peine ? Voilà les questions qui nous ont animé.

Il existe pourtant des alternatives, qu’il s’agisse de prisons à dimensions plus réduites ou d’expériences novatrices comme le projet « De Huizen » porté notamment par l’emblématique Hans Claus, directeur de prison à Audenarde, qui a conçu un modèle de prison à taille humaine et imbriqué dans le tissu social. Nous sommes convaincus que le système carcéral doit tendre vers des modèles moins déshumanisants, connectés au reste de la société et ayant, par l’intermédiaire des organismes juridiques et judiciaire, validé la sentence. A contrario, les usines carcérales comme Lantin ou ce que sera, dans une vingtaine d’année, la prison démesurée de Haren, nous semblent contribuer à une impasse mortifère, pour les détenus comme pour la société.

Pour ouvrir ces pages, David Tieleman retrace l’évolution de la taille et de l’emplacement des établissements pénitentiaires, notamment en Belgique, et met en lumière les rapports de la prison à la ville à l’aune des perspectives dressées par le dernier Master Plan Prisons.

Pour suivre, David Leloup dresse l’inventaire des 35 prisons belges en une radiographie chiffrée de ce paysage dont peu de citoyens belges connaissent la conformation.

Avant Lantin, il y avait, à Liège, la prison de Saint-Léonard, dans le cœur urbain. Elle a été démolie en 1982. Luca Piddiu évoque, à travers des témoignages d’habitants, ce fantôme qui continue à marquer le quartier de sa présence.

La prison de Lantin va être entièrement reconstruite. Que diraient à ce sujet les détenus s’ils étaient consultés ? Luca Piddiu et François Schreuer ont été à leur rencontre.

Construire une « méga-prison » à Haren, en région bruxelloise, de 1200 places est l’une des ambitions qui accompagnent le dernier Master Plan. Claire Scohier revient sur les logiques — sécuritaires, foncières, financières, sous couvert d’un vernis humanitaire — ayant conduit à l’élaboration de ce projet démesuré qui suscite encore une opposition farouche.

Des prisons, des petites comme des grandes, des « familiales » comme des déshumanisantes, il en a connu : Eric Lammers, figure du grand banditisme belge des « années de plomb » devenu écrivain échange avec Marie-Hélène Rabier autour de ces 17 années passées dans différents établissements.

La surpopulation endémique des prisons du Royaume fait l’objet d’une citation de l’État belge par l’ordre des barreaux francophones et germanophones (Avocats.be). David Leloup rend compte de cette action judiciaire, qui fait suite aux interventions du Comité de prévention contre la torture du Conseil de l’Europe ou de la Ligue européenne des droits de l’homme.

Bientôt implémentée en Belgique, l’initiative « De Huizen », radicalement différente des modèles carcéraux modernes, propose de concevoir des habitations de taille limitée, responsabilisantes, insérées dans des quartiers, avec une modulation des niveaux de sécurité en fonction du type de « maison ». Hans Claus, directeur de prison et porteur de ce projet, détaille les contours de cette idée novatrice dans un entretien avec Jean-Michel Leclercq.

La surveillance par bracelet électronique s’impose peu à peu, induisant de nouveaux rapports à l’espace, qui sont analysés par Marie-Sophie Devresse. Elle met en évidence l’enrôlement des individus et espaces sociaux fréquentés par le détenu dans l’administration même de la peine.

Marie-Noëlle Tenaerts propose une réflexion qui met en jeu les notions spatiales et temporelles que Michel Foucault développe dans Surveiller et Punir, au regard de la situation carcérale belge et du rôle politique, notamment, répressif de l’institution.

Le dernier film de Michaël Roskam (Le Fidèle) touche au plus près à la question carcérale. Il reflète les préoccupations appuyées du cinéaste pour un changement de notre modèle carcéral. Il raconte ici comment est née sa réflexion sur le sujet et évoque les inspirations qui ont nourri son film.

Pour terminer, nous publions un texte ancien mais inédit de Caroline Lamarche sur l’internement et une analyse d’Emmanuel d’Autreppe sur le rapport des photographes à la prison. Ce dernier texte est accompagné, en cahier couleur, d’un portfolio de Doris Michel sur la prison de Marche.

L’ensemble du dossier est illustré par un reportage photographique réalisé par Marino Carnevale au coeur de la prison de Lantin.

Un dossier coordonné par Luca Piddiu et François Schreuer

|1| Nous renvoyons, par exemple, pour ce qui concerne la Belgique francophone au dossier paru dans le numéro 6/2015 de La Revue nouvelle, à la section belge de l’Observatoire international des prisons (oipbelgique.be) ou à la Ligue des droits de l’homme (liguedh.be).

Pour citer cet article

« La prison et le territoire », in Dérivations, numéro 5, décembre 2017, pp. 26-27. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-5/la-prison-et-le-territoire.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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