Dérivations

Pour le débat urbain

Façades aveugles, maisons archi-intimes

De plus en plus d’habitations présentent une façade avant quasi aveugle, alors qu’à l’arrière du bâtiment, de généreuses baies vitrées distribuent la lumière... C’est annoncé sur Immoweb. Si on trouve ça sur Immoweb, c’est que c’est vrai. Immoweb ne ment pas, je le sais : je passe mes insomnies sur Immoweb, à regarder les maisons, leurs caractéristiques, leur prix. Je m’invente des vies dans des maisons qui me plaisent. J’en ai plein, de vies. Toujours dans des maisons de ville. Avec une vie de quartier. Des fenêtres ouvertes sur la rue et le jardin ou la cour. En général je préfère les maisons qui ont vécu. Mais je regarde aussi les autres, les neuves, les tendance. Surtout quand je me balade vraiment (et pas seulement virtuellement). Je suis curieuse de la diversité, si chère à notre petit pays, et qui étonne toujours le touriste : comment peut-on juxtaposer des constructions aussi hétéroclites ? Bousiller à ce point le cœur des villages, des quartiers, des cités ouvrières ? On a même fait des livres de photos avec ça. Pour dire aux visiteurs : regardez comme nous sommes excentriques, comme nous aimons trancher avec le voisinage, marquer notre coin de paysage, ne pas nous y fondre, surtout pas. Pas comme les Hollandais (par exemple) ou d’autres nations ennuyeuses. Comme chez soi, Ons Huisje ou Sam suffit : ces petits noms semblent avoir été inventés exprès pour nous, les Belges.

Pourtant nous avons des règlements d’urbanisme. Et dans ces règlements, il est marqué des choses comme : L’ensemble d’une construction nouvelle doit s’harmoniser aux proportions (hauteur, largeur, proportion plein-vide) des constructions voisines. On y trouve aussi plein de normes concernant le percement de nouvelles fenêtres, avec cette mention : Il faut éviter de laisser un mur aveugle important le long de la limite mitoyenne d’une parcelle, ou encore : Il faut éviter de laisser apparaître des façades arrière ou latérales aveugles. J’ai beau chercher, rien n’est dit des éradications de fenêtres. Ni des façades aveugles à l’avant, « à rue », autrement dit, mitoyennes de la vie des passants (et pas seulement des voisins). Le cas ne semble pas prévu. Sans doute les règlements sont-ils, comme toujours, en retard d’une guerre immobilière. Seul Immoweb nous en parle, qui chapeaute l’information de ce titre avenant : Façades aveugles, des maisons archi-intimes. Certes, avec une façade aveugle, pas de risque de voir ce qui se passe dans notre environnement immédiat. Pas de risque de devoir dire « bonjour » ou « comment allez-vous » ou « puis-je vous aider ». Pas de risque d’aimanter les voleurs, les colporteurs, les curieux, les bénévoles qui vendent des Iles de Paix, les pompiers et leurs calendriers, le voyageur égaré — c’est où la Cour des Minimes ? —, les Témoins de Jéhovah et leurs sourires d’irréductibles. Au contraire, chaque passant éprouve, à l’approche de telles constructions, un choc désagréable, l’impression d’être rejeté, le sentiment d’un exil, d’une absence, d’un repli, voire d’une surveillance occulte. Et de se poser la question : pourquoi vivre en ville si c’est pour ne pas voir la ville, pour s’en méfier, pour éviter la vie de quartier ? Chez nous, chers amis américains, on n’a pas encore d’armes à feu. Mais on a de plus en plus de façades aveugles. Bienvenue au pays de l’intimité féroce !

L’autre jour je suis passée rue du Péri, cette rue en pente sinueuse et charmante, aux maisons ouvrières datant du dix-neuvième siècle, dont les petits jardins regardent vers la Meuse. Dernièrement on en a rasé deux. On en a élevé à la place deux modernes (ou post-modernes, ou post-post modernes). Avec des façades du genre chic mais des façades aveugles. Les maisons voisines en disparaissent presque. On ne voit plus qu’elles, les aveugles. Pourtant on ne se sent pas tristes pour elles, si différentes — toute seule, oh si seule, pauvre petite fille riche — isolées de leur entourage. Non. On se sent, de l’une à l’autre, intrus, indésirable. L’une est large et grise, avec une meurtrière en hauteur, si haut qu’on ne sait pas ce qu’il y a derrière. Derrière l’autre, large et grise elle aussi, il y a un immense garage pour deux voitures, on l’a vérifié en glissant un coup d’œil le long de ce qui ressemble à une impasse mitoyenne. Ce faisant on a entendu une voix indignée et fluette provenant de la deuxième partie de la masse construite, dite sans doute d’habitation (par opposition au garage à rue), habitation enfoncée dans le sol comme un bunker, bunker qui se présente en décrochage résolu par rapport aux façades arrière des voisins, voisins qui doivent désormais se tordre le cou pour espérer apercevoir un brin de vue sur Meuse, vue dont ils jouissaient autrefois par leurs fenêtres — je vois que vous me suivez. Bref, la voix indignée et fluette, clame, de l’intérieur du bunker : « Mââman, il y une dame qui se promène chez nous ! ». « Chez nous », c’était, avant, un jardin aligné sur les jardins voisins. Maintenant c’est un étroit passage entre deux blocs de béton hostile. Oups, pardon, je pensais que c’était une impasse publique comme il y en a dans ce verdoyant quartier des hauteurs de Liège. Une de ces voies dites sans issue où l’on sent battre des vies secrètes et foisonnantes. Où par une ouverture quelqu’un vous dit bonjour ou s’entendent des cris d’enfants qui jouent. Où on glisse un œil sur les fleurs d’un îlot vert, par une grille entrouverte. C’est une impasse, oui. Sans issue, oui. Sans fleurs non plus, d’ailleurs. Mais privée. C’est « chez nous ». Dehors, dedans, c’est fermé. Dehors, dedans, ça bouillonne d’indignation, de colère, d’hostilité, de frustration : la leur, la mienne. C’est ça, l’archi-intime. Le rejet du contact et de l’urbanité de l’urbain. Du reste, on trouve ça aussi à la campagne. De plus en plus.

Et la Ville, la Région, laissent faire. Elles qui disent en chœur, dans les règlements d’urbanisme, toujours à propos des façades, de leur nécessaire respect d’autrui en cas de neuve construction : L’harmonie se définit par la participation des parties à la composition d’un tout. Alignement de vœux pieux. Catalogue d’intentions négligées. Bouillie pour chats myopes. Alors à bas l’harmonie sécuritaire ! À bas le lisse, le fermé, la maison-selfie ! Car moi, j’aime l’ouvert. Me promener dans l’ouvert. Là où ça sent la vie de quartier, l’entraide entre voisins, l’existence qui bat derrière les fenêtres. L’échange de regards, en somme.

Pour citer cet article

Lamarche C., « Façades aveugles, maisons archi-intimes », in Dérivations, numéro 3, septembre 2016, pp. 6-7. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-3/facades_aveugles.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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