Dérivations

Pour le débat urbain

La ville-émoi

Un 14 février, jour de la Saint Valentin. Que l’on soit partie prenante ou strictement opposant à cette « fête », la ville arbore, en cette période, au travers de ses étals et de ses vitrines, une série de symboles prêts à vouloir nous plonger dans une ambiance guimauve. Alors que…

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Sur le pont, ça peut vouloir dire être dans l’action, dans le faire et la manœuvre, dans la réactivité même d’une situation donnée. Ou de manière imagée, ensemble, en équipe, à l’image de tenir la barre d’un navire au gré des flots, des vents et marées. Cela peut également signifier, au sens propre du terme, être au dessus, sur un ouvrage permettant de passer l’obstacle. Dès lors, la position spatiale peut supposer et permet d’entrevoir la notion de point de vue. Etre sur le pont, c’est peut-être aussi vouloir passer sur l’autre rive, s’y risquer… Réconcilier les rives, ses habitants,… Créer du lien, entre nous, et rendre visible ce lien. Rive gauche, rive droite, Outremeuse. Une ville au fil de l’eau, entre singularités et unité, à l’image du couple, aussi. Comment tenir ces deux pôles ? Etre sur le pont, c’est être ces équilibristes entre deux rives, être ces créateurs d’espaces de rencontres et d’échanges. Etre sur le pont, c’est regarder en amont et en aval, c’est voir au-delà de notre ancrage, c’est penser le local dans un monde global. Sur le pont, je me questionne alors dans mon rapport à l’autre, dans mon rapport aux autres et à la ville.

Mais sur le pont ou plutôt La Passerelle, je vois des « cadenas d’amour » (les lucchetti italiens, les lovelocks anglo-saxons). L’occasion est ainsi faite, en cette date mais pas seulement, de venir sceller une union. Des symboles singuliers d’une alliance figurée dans l’espace urbain. Phénomène tout récent à Liège, à peine un lustre (depuis une dizaine d’années à Paris, Cologne, Florence, etc.), mais comme les autres villes, ne va pas sans poser questions. Un acte d’appropriation et de démonstration entre les individus et la ville, dans un principe d’urbanité. C’est un marquage dans la ville, et c’est peut-être même notre ville… Mais il ne sera qu’éphémère, quelle que soit la promesse ou le vœu formulé quand les clés seront ainsi jetées au loin, dans l’amont ou l’aval, par les amants ou les « amoureux pour toujours », réunis autour du serment que l’on croit et que l’on espère éternel. Mais juste avant le coup de cisaille…

On peut évidemment le comprendre aisément même si on ne l’accepte pas. Les effets de masse et de modes se conjuguent et risquent fort de mettre à l’épreuve la structure et/ou suscitent la polémique autour de différents enjeux transférables en tout points à ceux que l’on retrouve à l’échelle de la ville. Quand il est question de l’appropriation de l’espace urbain et de la forme que cela peut prendre, dans toute sa matérialité. Dans l’expérience immédiate, dans la manière aussi dont sont agencées les rues, le mobilier, les zones fonctionnelles… Comment s’y déroulent nos vies ?

Je descends alors de ce pont et recherche une place pour m’assoir sur un banc cinq minutes avec toi. La question devient délicate dans le choix des lieux, dans le monde des possibles. Je cherche et recherche le banc que chantait aussi Brassens. Les nouveaux mobiliers urbains proposés ne correspondent malheureusement pas à notre projet. Ils deviennent épurés, design, glissants, compartimentés, inconfortables et terriblement froids (nouveaux aménagements sur les quais ou encore place des Béguinages). Par leur matériaux propres de construction mais aussi dans la dynamique urbaine qu’ils peuvent contribuer à créer. Et ce serait peut être une piste pour entrevoir d’une autre manière car la compétition est forte dans l’espace urbain : entre les zones de valorisation et les zones de relégation, entre les phénomènes ségrégatifs et agrégatifs, entre inclusion et exclusion… les phénomènes sont aussi des processus engendrés par des aménagements décidés, planifiés, exécutés. C’est donc bien de politique aussi dont il s’agit.

Les formes spatiales (les aménagements) sont ainsi la traduction matérielle de ces décisions. Celles-ci sont généralement prises par rapport à des constats et cela se fait sans envisager les effets sur les interactions et sur les appropriations de l’espace (les formes sociales). Une réaction urgente (à la cisaille dans le cas des cadenas ; en supprimant ou modifiant les bancs pour ce qui est du mobilier) par rapport à une problématique à régler de manière analytique, en proposant donc une solution déterminée pour un problème circonscrit et non circonstancié. Et pourtant, la complexité de l’espace urbain, dans le sens du bon vieux Morin (c’est à dire ce qui est tissé ensemble) pourrait nous permettre d’envisager tout autre chose… mais en convoquant cette-fois les valeurs sous-jacentes aux débats et en articulant les formes spatiales et les formes sociales. Les interventions dans l’espace urbain sont teintées d’une ou de plusieurs intentions pour quelque chose que l’on vise ou que l’on recherche… Au nom de LA (mais laquelle et pour qui ? quels sont les enjeux, qu’est-ce qui se joue, qu’est-ce que l’on a à perdre ou à gagner de telle ou de telle situation) sécurité, de la régulation, de l’esthétisme, de la pression foncière, de l’urgence, de la mobilité, de la fluidité, du patrimoine, etc.

Alors, de l’intention à l’acte, à qui profite cela ? Il ne semble pas que ce soient ceux qui en bénéficient ou qui souhaitent en bénéficier le plus. Quelle sera donc la concordance entre la volonté politique et les appropriations, les interactions tangibles souhaitées et souhaitables mais aussi réelles et observables dans l’espace urbain ? Pouvons-nous prendre conscience de nos appartenances, de nos obédiences, de nos influences pour, au delà de nos singularités, envisager un projet de vi(lle)s pour paraphraser la célèbre société des transports en… commun.

Pour citer cet article

Budo F., Tenaerts M., « La ville-émoi », in Dérivations, numéro 2, mars 2016, pp. 9-10. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/numero-2/la_ville_emoi.html

Vous pouvez acheter ce numéro en ligne ou en librairie.

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