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Archives#2, mars 2016 › Le dossier

Retour sur une mission d'architecte-coordonateur

Le 1er janvier 1985, à la demande de l’administrateur Henri Schlitz, confirmée par le Conseil d’administration de l’Université de Liège, j’ai été désigné pour poursuivre la mission d’urbaniste-coordonateur qui avait été confiée à l’architecte Claude Strebelle en 1961 sous le rectorat de Marcel Dubuisson.

Si la tâche était grande, il n’en était pas de même des moyens qui me furent octroyés. Mon titre de professeur ordinaire devait suffire selon les autorités. On m’accordât toutefois un demi-poste d’assistant que je proposai de confier à une dame ingénieure-architecte, Christine Bellière.

Ensemble, je crois pouvoir dire que nous réussîment à faire face aux nombreux problèmes que nous eûment à résoudre.

Christine Bellière fut heureusement d’une très grande efficacité. Adepte de la maxime « do it now », il me suffisait de lui poser une question pour recevoir une réponse, j’allais dire le jour précédent, tant sa capacité de travail et son intelligence étaient grandes. Que dire de son dynamisme et de sa bonne humeur permanents, si ce n’est qu’ils étaient aussi toujours présents et qu’ils facilitaient les multiples contacts, pourtant pas toujours simples !

C’est ainsi que nous avons pu faire facilement les choix d’emplacement pour les nouveaux bâtiments décidés par le Conseil d’administration dans la mesure où Claude Strebelle m’avait confié une sorte de testament comportant des textes et des dessins qui prévoyaient des futures constructions à réaliser dans le domaine universitaire. Nous nous sommes efforcé de suivre les recommandations de Claude Strebelle à l’exception d’un bâtiment qui s’est appelé « Trifacultaire ».

Mon expérience

Avant de faire part de mon expérience, je voudrais rappeler les trois idées qui furent imposées à Claude Strebelle pour le début de sa mission.

1. La création de l’Université se fera dans le respect de la nature ; loin de la dégrader, elle la protégera et tentera de rétablir la richesse végétale du domaine.

2. L’Université ne se refermera pas sur elle-même. Son domaine embelli sera largement ouvert au public comme parc de délassement. Elle étendra sa politique d’ouverture au monde de la recherche industrielle, participant ainsi de plus en plus à la vie de la région.

3. Elle restera enfin en connexion étroite avec la ville qui l’a vu naître. Elle gardera avec elle ses liens séculaires et les renforcera. Les étudiants ne vivront pas retranchés dans un campus ; ils continueront à partager les activités urbaines. Et l’Université s’efforcera d’attirer les citadins en devenant un centre rayonnant de culture. (B. 14)

Si les deux premières pouvaient être considérées comme réalisées, il n’en était pas du tout de même de la troisième.

Étonnamment, le problème que pose l’emplacement du domaine rapporté à la ville n’a jamais été pris à bras le corps par les différents responsables pour y apporter une solution réellement efficace.

Le résultat est que les utilisateurs du domaine, qu’ils soient étudiants, professeurs ou personnels de tous grades ou toutes fonctions, ont choisi la voiture privée pour se rendre à leurs études ou à leur travail. Bien sûr beaucoup utilisent les bus des transports en commun existants, certains font l’effort d’utiliser le vélo, mais il suffit de parcourir le domaine pour se rendre compte que l’usage immodéré de la voiture automobile est en train de démolir tout ce qui avait été fait pour respecter la nature, pour ne pas l’abîmer et pour la protéger. Tous les parcs à voitures prévus sont très largement insuffisants et malgré les affectations imaginées par les autorités pour faire face à l’afflux des bagnoles — utilisations du réseau routier ou du parc de délestage du Country hall —, les conducteurs envahissent chaque jour de plus en plus la moindre parcelle d’herbe qu’ils transforment en boue. Cette situation est particulièrement criante aux alentours du CHU.

Mes actes

J’ai tenté avec ma petite équipe de tenir compte :
1. des trois idées de départ,
2. du testament de Claude Stebelle,
3. des nouveaux besoins que l’ULg a demandé d’envisager.

Les crédits désormais disponibles nous ont obligés à veiller à ce que les nouveaux bâtiments soient moins coûteux à réaliser et à entretenir.

La recherche d’une architecture qui fût belle quand même, nous a imposé de déployer autant d’efforts, sinon plus que ceux des équipes précédentes.

En voici quelques exemples.

1. L’agrandissement du S.E.G.I. : j’ai proposé de le réaliser au moyen de volumes modulaires. Dans un premier temps, la firme Degotte, établie aux Hauts-Sarts a fabriqué et fourni 8 volumes modulaires. De manière à s’intégrer au bâtiment existant, nous avons coiffé l’ensemble des volumes modulaires d’une toiture en tôle nervurée à deux versants. Quelques années plus tard, deux volumes modulaires ont été ajoutés et la toiture a tout simplement été allongée. Cette extension a permis de montrer qu’une autre architecture pouvait trouver sa place dans le domaine, pouvait satisfaire les besoins des utilisateurs et cela dans des délais très courts et à un coût bien meilleur et surtout maîtrisé.

2. Les auditoires de l’Europe, réalisés par Daniel Dethier, affichent dans des formes simples des revêtements en pierre et ressemblent ainsi d’une certaine manière aux anciens bâtiments connus de la région.

3. Le Trifacultaire confié à René Greisch, est un grand parallélipipède habillé entièrement de zinc, murs et toiture. La composition des locaux est totalement libre. Toutes les cloisons sont démontables, amovibles et peuvent être remontées selon une autre distribution sur des dalles en béton armé qui ne prennent appui que sur les murs gouttereaux. Il s’agit du bâtiment le plus abouti du domaine du point de vue de son coût d’usage et d’entretien.

4. Le B52 hébergeant en principal le département ARGENCO, est aussi un bâtiment conçu par René Greisch, cette fois habillé entièrement d’acier inoxydable. Composé de plusieurs volumes parallèles et orthogonaux, il aurait pu constituer une œuvre majeure du domaine s’il avait été réalisé dans sa totalité. Malheureusement des changements de direction ont fait qu’il n’en sera jamais ainsi et seul le modèle réduit peut témoigner de la noblesse rigoureuse de l’architecture de René Greisch.

5. Chargé de trouver une solution pour loger les plantes du jardin botanique, j’ai proposé d’utiliser des serres standardisées et commercialisées. Mon assistant Jean-Marc Huygen a fort bien tiré parti du dénivelé du terrain pour agrémenter le parcours de découverte à l’intérieur des serres.

6. Piste cyclable : avec madame Bellière, nous avons tracé une piste de 18 km à travers la forêt du domaine, mais pour des raisons budgétaires, seuls 8 km ont été réalisés.

À côté de ces quelques exemples, nous avons participé à la résolution de multiples problèmes, petits et grands.

Il en est un qui me tenait particulièrement à cœur, la connexion étroite avec la ville. Malheureusement, sa solution impliquait une entente et une collaboration de beaucoup de personnes et d’organismes. Aujourd’hui encore cette volonté commune n’existe toujours pas.

J’ai pourtant comme d’autres d’ailleurs, dont mon collègue Jean-Pierre Colette, tenté d’apporter des idées, dont deux sont imaginables et réalisables si je les compare à celle du tram que la ville envisage pour sa desserte entre Herstal et Sclessin.

La première consisterait à relier au moyen d’un mini métro automatique qui parcourrait une boucle au départ de la gare des Guillemins pour y revenir en passant par le Val-Benoît, Sclessin, le Sart Tilman, Tilff et Angleur.

La seconde, plus osée, assurerait par un tunnel sous le Sart Tilman la connexion autoroutière entre le pont d’Ougrée et la E25 à Tilff .

La troisième et dernière idée souhaitée par le recteur Dubuisson serait elle aussi satisfaite grâce à la liaison Guillemins-Sart-Tilman-Guillemins par le TEC automatique et l’université pourrait rétablir le petit monument élevé à sa mémoire en 1992, actuellement détruit.

J’ai développé mes deux idées dans l’article repris dans la bibliographie.

Conclusion

Je constate que depuis mon éméritat, Christian Evens directeur et les membres de l’A.R.I. actuellement responsables de l’entretien et de la construction de nouveaux bâtiments, poursuivent avec les moyens dont ils disposent, la manière de penser que j’ai essayé de mettre en œuvre et j’en suis fort heureux.

Je n’ai pas rédigé de testament complémentaire à celui de Claude Strebelle parce que chaque époque doit pouvoir librement imaginer les solutions à ses besoins.

Si par exemple dans 30 ou 40 ans, le recteur est de nouveau confronté aux problèmes que connaissait Marcel Dubuisson, il sera obligé de raisonner comme ce dernier et de reconsidérer la réunion de tous les lieux d’enseignement et de recherches en un seul endroit et donc envisager leur retour au Sart Tilman.

Cette nouvelle décision sera cette fois envisageable également par les gestionnaires de la ville parce que des évolutions ou transformations inéluctables auront eu lieu entretemps. Le Sart Tilman sera beaucoup plus people, par conséquent beaucoup plus animé et la ville de Liège notamment sera plus grande, elle correspondra à toute la surface comprise à l’intérieur du ring auquel j’aspire et que la région wallonne vient de réenvisager. Ce grand ring facilitera grandement dans un premier temps le trafic en dehors de Liège et pourra servir un jour à l’établissement du mini métro automatique qui desservira les zones péri-urbaines et en même temps le ring des forts.

Si l’occasion m’en est donnée, j’essaierai de décrire et de montrer dans un prochain numéro de la revue, comment je conçois le développement de la ville et de sa région.

On me taxera à nouveau d’utopiste, mais comme mes précédentes utopies se sont révélées plutôt positives, je suis certain que les nouvelles connaîtront (ou pourraient connaître) le même destin.

Ultime note : les lecteurs remarqueront que je n’utilise jamais le mot campus pour parler du domaine du Sart Tilman. En effet, un campus américain comporte toujours plus de logements d’étudiants que de locaux d’enseignement et de recherches. Ce n’est malheureusement ou heureusement pas le cas de notre domaine.

Bibliographie
— « Mieux desservir le domaine du Sart Tilman », in Les Cahiers de l’urbanisme n°54-55, juin 2005.
— « Transports urbains des personnes innovations au pays du soleil levant... Et pourquoi pas à Liège ? », in Science et culture n° 400, mars-avril 2006, pp. 28-32.
— « Comment les Universités peuvent-elles faire face à l’accroissement du nombre d’étudiants ? », in Les Cahiers nouveaux, mars 2012, n°81, pp. 35 à 40.

Pour citer cet article

Englebert J., « Retour sur une mission d’architecte-coordonateur », in Dérivations, numéro 2, mars 2016, pp. 36-38. ISSN : 2466-5983.
URL : http://derivations.be/archives/n02/englebert.html

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